Pourquoi réduire les intrants en Champagne : contexte et enjeux

La Champagne s’est développée historiquement sur une viticulture intensive en intrants, en particulier sur les décennies 1970-2000. Fongicides, herbicides, engrais minéraux ont progressé parallèlement à l’exigence qualitative (absence de maladies, maturité homogène) et à l’accroissement des volumes. Dans les années 2010, la filière consommait en moyenne plus de 15 traitements phytosanitaires par an selon la Chambre d’Agriculture de la Marne (2017), et à certains endroits, jusqu’à 6,5 kg de cuivre/ha/an (chiffres CIVC 2019). 

Les défis sont multiples :

  • La question de la santé humaine : pour les applicateurs comme pour l’environnement immédiat (sources : ANSES, IFV – Institut Français de la Vigne)
  • L’émergence de résistances : oïdium, mildiou, botrytis montrent une adaptabilité aux biocides (IFV, rapports 2022)
  • La réglementation : Interdiction du glyphosate pour les usages non-essentiels, réduction programmée de 50% des phytos d'ici 2030 (Plan Ecophyto II+)
  • Les attentes des acheteurs et du grand public : montée en gamme des marchés, exigences environnementales des exportateurs, pressions sur les certifications

Fondements et leviers de l’agroécologie en Champagne

L’agroécologie n’est pas une boîte à outils figée. Elle s’appuie sur plusieurs principes interdépendants : favoriser la biodiversité, régénérer les sols, limiter au maximum les interventions mécaniques et chimiques, s’appuyer sur des régulations naturelles. En Champagne, la déclinaison pratique de ces principes suppose des ajustements à la finesse des terroirs : craies, argilo-calcaires, mais aussi reliefs, climat tempéré et forte pression fongique spécifique à la région.

Couvert végétal : vers la fertilité et la gestion des maladies

Beaucoup d’exploitations intègrent aujourd’hui l’enherbement partiel ou total. L’objectif : diminuer le recours aux herbicides, stimuler la vie du sol et mieux contrôler l’enherbement spontané.

  • Effet sur la fertilité : Selon l'essai de Plumecoq/Chambre d’Agriculture 2016-2019, un couvert semé (mélange féverole-trèfle) a diminué le recours aux engrais azotés de 30 à 60 kg N/ha/an.
  • Limite sur la vigueur : Dans les secteurs à faibles réserves hydriques (craies pures, buttes), l’enherbement trop large pénalise la croissance et la maturation du raisin (source : Vignerons Indépendants, 2021). D'où la tendance à privilégier l’alternance : semi surligné un rang sur deux.
  • Gestion mécanique des adventices : Les outils employés vont de la herse étrille à la lame intercep. Ils permettent, combinés à l’enherbement, de diviser l’utilisation d’herbicide par 4 à partir de la troisième année, d’après l’IFV site Champagne.

Retour de la haie et diversification des infrastructures écologiques

Longtemps jugée encombrante, la haie revient à la faveur du Plan National de Relance (2019) et à la suite du “Contrat de Solutions” interprofessionnel. Entre 2019 et 2022, plus de 200 km de haies ont été replantés en Champagne (source : CIVC, Bulletin filière Mars 2023).

  • Bénéfices : Les haies procurent un abri aux auxiliaires (coccinelles, syrphes, mésanges), piègent une partie des spores et poussières, créent des corridors pour la faune, limitent l’érosion. Sur plusieurs exploitations suivies par la Fédération des Chasseurs de la Marne, les traitements insecticides ont diminué de moitié dans les îlots entourés de haies sur 5 ans.
  • Freins : Le principal écueil reste la compétition hydrique et la difficulté d’intégration dans des parcelles étroites ou en forte pente.

Appui à la biodiversité : insectes auxiliaires, oiseaux, chauves-souris

On observe aujourd’hui une montée nette des dispositifs favorisant l’accueil de la faune utile.

  • Pâturage ovin : De grands domaines testent le passage de brebis entre les rangs à l'automne ou au tout début de printemps, pour maîtriser l’enherbement et réduire les applications d’herbicides de 17 % en moyenne sur le cycle annuel (données CIVC 2022).
  • Nichoirs à chauves-souris : Les chauves-souris consomment de grandes quantités de tordeuses (vers de la grappe). D’après une expérimentation menée à Vertus, l’installation de 8 nichoirs/ha réduit le besoin de traitement insecticide sur 4 ans, avec 30 % de dégâts en moins sur grappes (étude IFV 2021).
  • Maillage en bandes fleuries : Sur 2/3 des surfaces de certaines Caves Coopératives en 2022 (Aube, Marne), on constate une augmentation de la faune auxiliaire chiffrée à +40% d’espèces observées (source : Observatoire Agricole de la Biodiversité).

Itinéraires de traitement repensés : biocontrôle et réduction des doses

Si l’agroécologie vise à supprimer les intrants, la Champagne — région humide par nature — doit raisonner par étapes. Les expérimentations en cours (ex : réseau Dephy-champagne) démontrent l’intérêt de coupler réduction de doses, modélisation des pressions et substitution partielle par des produits de biocontrôle.

  • Biocontrôle : Utilisation de stimulateurs de défenses naturelles (SDN, comme le COS-OGA), huiles essentielles (orange, origan), Bacillus subtilis… Sur le mildiou, le remplacement pur du cuivre reste rare mais la dose de cuivre utilisée a baissé de 40 % en moyenne sur les parcelles dites “expérimentales” entre 2012 et 2020 (source IFV-Bulletin 2020).
  • Réduction des doses : Suivi par stations météo connectées, modélisation de la fenêtre d’inoculation du mildiou (alertes IFV et Vivelys) et adaptation fine des calendriers pour ne traiter qu’aux moments les plus vulnérables. Les outils de pilotage (type UbySpray, Weenat) permettent d'éviter 2 à 4 traitements par an selon les années.
  • Désherbage sous le rang : Des cuves de pulvérisation “basses” et ciblées limitent l’impact sur la flore spontanée ; désherbage thermique testé avec réussite sur 35 ha en 2023 (source CIVC, Champagne du Sud).

Réintroduction d’itinéraires biologiques et biodynamiques

La conversion bio progresse en Champagne, passant de 400 ha en 2010 à plus de 2200 ha en 2023 (source INAO). Les certifications HVE (Haute Valeur Environnementale) et Terra Vitis sont aussi surreprésentées : près de 71% des surfaces revendiquent aujourd’hui une démarche environnementale (bulletin CIVC 2023).

  • Protection phytosanitaire : Cuivre et soufre restent les piliers, épaulés progressivement par le soufre liquide, tisanes de prêle, décoctions d'ortie et de consoude.
  • Itinéraires mixés : Beaucoup de vignerons combinent bio (ou biodynamie) et outil mécanique, et n’excluent pas un secours chimique si le millésime l’impose, surtout après des épisodes exceptionnels (pluies record de 2021 conduisant à 9,7 M de quintaux détruits, source CIVC/Bilan 2021).

Tools et limites : une agroécologie de transition ou de rupture ?

Les outils de l’agroécologie réduisent tangiblement les intrants, mais tout n’est pas transposable sans adaptation :

  • Sol de craie maigre ou sol profond ? La capacité à supporter l’enherbement varie du tout au tout.
  • Climats : La Champagne est touchée depuis 2018 par une succession d'années sèches, mais le mildiou explose aux premiers orages. Anticiper un itinéraire “tout sans intrants” relève parfois du pari.
  • Coût de la main d’œuvre : Le passage au travail du sol, à la pose/entretien de bandes ou nichoirs, accroit le temps passé de 100 à 250 h/ha/an en moyenne (source IFV). Le maintien du rendement économique n’est pas assuré pour tous.

Il ne faut pas perdre de vue que les résultats observés aujourd'hui relèvent en partie d’une agroécologie de compromis : la majorité du vignoble a réduit sans totalement supprimer. Quelques rares pionniers (cf. Champagne Fleury, Drappier) maintiennent depuis plus de 10 ans zéro herbicide et traitements au cuivre sous 2kg/ha/an – mais la norme reste à mi-chemin.

Une mutation encore inachevée, mais fertile en apprentissages

La Champagne ne sera jamais la Californie ni la Côte Rotie, et l’agroécologie s’y déploie de façon composite. Les chiffres des 10 dernières années sont nets : les intrants reculent, la biodiversité s’étend, les sols remontent doucement en humus. Mais l’équilibre demeure précaire : le champagne impose une exigence qualitative qui ne ménage pas les aléas. Demeure la nécessité d’ajuster millésime après millésime, de forger des outils collectifs (groupements Dephy, réseaux CIVC, groupes CUMA), et surtout de casser la logique “un problème – un produit” qui a dominé longtemps.

L’avenir ? Probablement une mosaïque d’approches, où chaque vigneron affine ses combinaisons, nuancées selon le lieu, le geste, l’équipe, et où le partage — entre pairs, mais aussi avec la science et le public — restera notre fil conducteur.

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