Pourquoi mesurer la biodiversité ?
Dans nos parcelles, la biodiversité ne se résume pas à une carte postale. C’est une ressource, un révélateur, un garde-fou contre certains excès. Un vignoble diversifié est plus résilient face aux ravageurs, plus stable face aux aléas climatiques (source : ADEME - Guide Technique Agroécologie & Viticulture). Mais c’est aussi une obligation croissante, encadrée par la nouvelle PAC, les certifications (HVE, Viticulture Durable...), et, plus largement, attendue par nos clients.
Avant de changer de pratiques, il faut donc apprendre à voir ce que l’on a. Mais quoi regarder, et comment le faire réellement ?
Les grands types d’indicateurs en viticulture champenoise
Les scientifiques distinguent deux grandes catégories :
- Les indicateurs directs : ils s'intéressent à la vie présente (espèces, populations, habitats).
- Les indicateurs indirects : ils mesurent les conditions favorables ou défavorables à la biodiversité (pratiques, aménagements, diversité de couvert, usage de phytos...)
Là où ça se complique, c’est dans le choix de ce que l’on suit concrètement. Voici les principaux indicateurs sur lesquels s’appuyer.
1. Indicateurs de flore : sous la vigne et autour
La flore du sol
L’inventaire des espèces végétales sur l’interrang est un pilier de l’observation. Plusieurs études (Le Roux et al., 2008, INRAE) montrent une forte corrélation entre diversité florale et régulation biologique des ravageurs (insectes auxiliaires notamment). Les méthodes classiques ?
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Le relevé phytosociologique : sur une bande type de 1m², on recense toutes les espèces de plantes présentes à trois moments clefs de l’année (débourrement, mi-saison, veille vendanges).
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L’indice de Shannon : il donne une note de diversité avec un score allant, pour la viticulture française, de 0 (monoculture stricte) à plus de 3,5 dans des parcelles les plus riches (source : Agroscope, Suisse).
En Champagne, la moyenne observée pour l’indice de diversité végétale ne dépassait pas 1,8 sur parcelles conventionnelles et montait à 2,6-2,9 sur des vignes enherbées diversifiées (chiffres VITIVISTA 2022).
Haies et ourlets, richesse périphérique
Le linéaire de haies et la diversité des espèces arbustives plantées contribuent massivement au réservoir d’espèces. Mesurer la longueur de haies, leurs essences et la connectivité paysagère reste un impondérable.
- Pour un vignoble de la Vallée de la Marne, l’ajout de 100m de haie diversifiée par hectare a permis de doubler la diversité d’oiseaux observés en moins de trois ans (CIVC - Observatoire Biodiversité, 2021).
2. Indicateurs faunistiques : insectes, oiseaux, mammifères
Les arthropodes du sol et du feuillage
Le suivi des invertébrés est révélateur de la santé écologique d’une parcelle. Les méthodes sont abordables pour un vigneron attentif :
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Comptages au piège Barber : ces gobelets enterrés accueillent toute la faune rampante. Les principales familles recherchées : carabes, staphylins, araignées. Il existe des protocoles simplifiés validés par l'Observatoire de la Biodiversité en Champagne.
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Battage du feuillage à la toile : il renseigne sur les auxiliaires (chrysopes, coccinelles...), mais aussi sur la pression des ravageurs (cicadelles, acariens rouges).
Plus de 12 espèces de carabes trouvées sur un hectare, c’est un chiffre attestant d'une mosaïque écologique en place (source : Entomologie et Vignoble, 2022). Or la plupart des vignobles conventionnels plafonnent à 3 ou 4 espèces inventoriées.
Indices et protocoles oiseaux
L’avifaune réagit vite à l’évolution du paysage. La méthode la plus accessible reste le point d’écoute de 10 minutes à l’aube, suivi par l’enregistrement des espèces et le nombre d’individus.
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Indice de diversité avifaunistique : certains territoires champenois visent plus de 20 espèces d’oiseaux nicheurs sur 5 hectares (source : LPO Champagne-Ardenne).
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Présence de rapaces, de pics, d’hirondelles : ces espèces témoins traduisent le degré de naturalité (et l’équilibre des populations de petits mammifères ou d’insectes).
Autres faunes : vers de terre et micro-mammifères
La densité de lombrics, mesurée par extraction manuelle sur placettes, dépasse rarement 80 individus/m² en Champagne sur sol très travaillé, mais monte à 200 voire 300/m² en non-labour ou biodynamie (source Guide Lombrics, Réseau Compost Plus).
Le passage de petits mammifères (mulots, campagnols, musaraignes) est aussi un indicateur de l’état trophique de la parcelle, même s’il demande souvent des moyens extérieurs (piégeage photo, suivi LPO).
3. Approches transversales : indicateurs mixtes, indices paysagers
L’indice de diversité paysagère
Un vignoble entouré d’agrosystèmes variés héberge davantage de biodiversité que l’îlot isolé. On peut :
- Évaluer le nombre d’éléments semi-naturels / hectare (bosquets, mares, friches, pelouses calcaires...).
- Utiliser la cartographie IGN - En Champagne, la mosaïque traditionnelle tend à s’effacer, mais certaines “cuvées paysagères” restent observales du côté d’Aÿ ou Cramant.
Pratiques et indicateurs indirects
Ce qu’on applique dans la vigne contribue pour moitié à la biodiversité réelle. Parmi les indicateurs reconnus :
- Taux de couverture végétale annuelle (quelle superficie reste verte plus de 10 mois/an ?)
- Nombre de traitements phytosanitaires classiques ou biocontrôles / an.
- Richesse variétale : diversité des cépages, clones, porte-greffes.
- Pourcentage de surface non fauchée à la montée en graine.
Un rapport de l’INRAE Champagne (2021) estime à 15 % la surface moyenne de “zones refuges” nécessaire par exploitation pour stabiliser durablement la diversité faunistique.
Observer c’est agir : de l’indicateur au levier de progrès
La tentation est de multiplier les observations sans toujours en faire un levier. Les meilleurs indicateurs sont ceux qui donnent prise à l’action concrète :
- Suivre l’évolution dans le temps plutôt que de s’arrêter à un état figé. Une hausse de quatre espèces végétales sur deux ans, c’est déjà un signal vers plus d’équilibre.
- Connecter les observations faune/flore/pratiques : noter l’effet direct de l’enherbement spontané sur le retour des syrphes, par exemple.
- Partager les inventaires avec ses voisins pour dépasser le simple diagnostic individuel et construire une trame écologique collective. Notamment via les projets pilotes du CIVC ou de la Fédération Départementale des Chasseurs (projet COTEVITI).
Agir avec méthode, ajuster avec mesure : ce que nous disent les indicateurs
La diversité biologique d’un vignoble ne se décrète pas, elle s’installe avec constance, par ajustements successifs. Les indicateurs servent d’outils de pilotage plus que de vitrine. L’important est d’oser commencer, même à petite échelle : un inventaire de flore par an, un comptage de carabes avant la taille, une écoute d’oiseaux à la levée du brouillard. L’essentiel, c’est la rigueur du regard porté sur la vigne, année après année. Car à mesure que se recompose la biodiversité, c’est aussi la compréhension fine de notre métier qui s’enrichit.
Pour approfondir ou mettre en place un suivi, le réseau Bio en Champagne publie de nombreuses fiches-indicateur adaptées. Des outils partagés, à s’approprier, non pas pour cocher des cases, mais pour habiter autrement notre terroir.