Observer l’inéluctable : quand le climat bouscule le vignoble
Le vignoble champenois traverse une phase charnière. Les campagnes de 2018, 2019 ou encore 2022 ont donné la mesure : avancée précoce des vendanges, excès de chaleur, sécheresse, pression accrue des maladies fongiques ou émergence de nouveaux parasites. Selon les statistiques de CIVC, la date moyenne des vendanges s’est avancée de 18 jours sur les 30 dernières années. L’accélération est nette depuis les vendanges 2003, année de canicule charnière dans les mémoires champenoises.
À ce rythme, la composition des raisins évolue. L’acidité baisse, le degré potentiel augmente. Le schéma classique pinot noir, meunier, chardonnay s’ajuste avec difficulté à ces nouvelles normes météorologiques. Dès lors, la filière scrute la recherche agronomique, attentive à toute piste sérieuse pour pérenniser la typicité et la qualité du champagne.
Adapter ou renouveler : les deux horizons de la recherche
Devant les dérèglements climatiques, la recherche s’articule autour de deux axes principaux :
- Adapter le matériel végétal existant : via la sélection intra-cépage, voire l’amélioration génétique traditionnelle.
- Introduire de nouveaux cépages : que ce soit par l'expérimentation contrôlée d’anciens cépages régionaux ou par des croisements pour créer des variétés nouvelles.
Sélectionner pour plus de résilience : le travail sur les clones
Le travail sur les clones s’accélère, notamment grâce au Plan National Dépérissement du Vignoble et à l’INRAE. L’objectif : identifier, dans le patrimoine existant, les souches de pinot noir, de meunier et de chardonnay les plus tardives, moins sensibles à la chaleur ou aux maladies émergentes (mildiou, black rot, escas).
L’INRAE, avec l’IFV, développe des collections ampelographiques où les souches sont observées sur plusieurs saisons. Par exemple, le projet VACCIVI — Vaccins contre le virus du court-noué et stratégies innovantes pour la gestion du matériel végétal (ANR, 2021) —, vise à étudier la tolérance des clones face aux virus et aux sécheresses.
- Pour le pinot noir, certains clones tardifs issus de la sélection massale présente un potentiel en matière de conservation de l’acidité.
- Pour le chardonnay, la recherche cible les portegreffes et clones qui montrent moins de baisse d’acidité sous stress hydrique.
La piste des cépages oubliés : un retour sur le passé pour préparer l’avenir
Champagne a longtemps cultivé bien plus que le trio actuel. Arbane, petit meslier, pinot blanc vrai et pinot gris (fromenteau), cépages historiques, sont autorisés mais couvraient, en 2019, moins de 0,3 % du vignoble champenois d’après le BNIC et le CIVC.
Depuis quelques millésimes, chercheurs et vignerons réinvestissent ces variétés. L’INRAE de Colmar, associé au CIVC, mène des micro-vinifications pour évaluer leur résistances :
- Arbane : remarquable pour sa conservation de l’acidité, maturation tardive, production régulière bien qu’irrégulière selon les années.
- Petit meslier : acidité marquée même en millésimes chauds, mais fertilité instable et sensibilité au gel.
- Pinot blanc vrai : expressivité aromatique florale, bonne tolérance à la sécheresse.
Leur limitation principale : le faible matériel végétal disponible, et donc la lenteur de leur expansion. Mais la recherche, via des programmes de multiplication conservatoire, relance la dynamique.
Certains domaines précurseurs (ex. Drappier, Tarlant) vinifient désormais des cuvées en pur cépage ou en assemblage, dont les résultats sont scrutés à la loupe par la profession : chaque essai alimente la réflexion collective.
Innovation variétale : le crédo de la résistance
Une voie plus disruptive émerge : la création de cépages résistants, qualifiés de cépages « PIWI » (Pilzwiderstandsfähig). Portés en France notamment par l’INRAE, l’IFV et quelques pépiniéristes privés, ils croisent la Vitis vinifera (souche des cépages champenois) avec d’autres espèces du genre Vitis pour obtenir une résistance accrue au mildiou et à l’oïdium.
Si ces cépages autorisés — comme Artaban, Vidoc ou Voltis — ne sont pas encore officiellement implantés dans l’appellation Champagne, ils sont évalués en micro-parcelles expérimentales. L’INAO mène une veille descriptive et sensorielle très stricte.
Les chercheurs du CIVC (voir le rapport annuel 2021) estiment que :
- Les cépages PIWI pourraient diminuer de 80 à 90 % l’usage des fongicides sur la vigne, un atout majeur en termes de viticulture durable.
- Leur comportement au torchage, à la pressée et lors des vinifications champenoises reste à évaluer, notamment la question de la mousse et de l’expression aromatique propre au champagne.
Plusieurs pays voisins avancent sur le sujet, à commencer par l’Allemagne et la Suisse. En Suisse, le Divico (créé à Changins) est cité comme le premier cépage résistant destiné à la production de vin mousseux, avec plusieurs références de dégustation encourageantes.
Focus : quelles recommandations concrètes émanent des chercheurs ?
Des journées techniques au CIVC en passant par les publications de l’INRAE ou les travaux de Veuve Clicquot sur l’adaptation variétale, voici un panorama des recommandations les plus courantes :
- Débuter ou accélérer la diversification : intégrer dès à présent une proportion de cépages oubliés dans les replantations, même limitée, pour évaluer sur pieds les points forts et faibles sur plusieurs années.
- Favoriser la sélection massale raisonnée : garder un œil sur la diversité intra-cépage en se dotant de pépinières relais et de réseaux de repérage in situ (ex. sélection massale de pinot meunier tardif dans la vallée de la Marne).
- Participer à la dynamique des expérimentations collectives : s’engager dans les réseaux de micro-parcelles, suivre les résultats publiés et ouvrir ses portes à l’observation mutuelle.
- Mener des essais sur le matériel végétal autrichien, suisse ou allemand : certaines maisons collaborent déjà avec les instituts étrangers pour évaluer sur Champagne des variétés résistantes créées ailleurs (ex : Solaris, Johanniter, Souvignier gris).
- Piloter les schémas d’assemblage de demain : repenser les équilibres traditionnels en tenant compte de l’évolution de l’expression aromatique et acide des bases (acidité totale, pH moyen, potentiel aromatique relevé sur les premières cuvées test).
Au-delà du végétal, les chercheurs insistent sur la conduite de la vigne, l’entretien des sols, et la gestion de la biodiversité : chaque levier doit être actionné de concert avec le choix des cépages pour garantir la résilience du vignoble.
Ce que les vignerons peuvent attendre des cépages de demain
Trois pistes se dessinent, aux temporalités différentes :
-
Évolution mesurée du vignoble : L’enjeu immédiat est de progressivement intégrer des parcelles témoins de cépages anciens ou nouveaux, en ménageant le temps long indispensable à l’observation fiable (il faut souvent 10 à 15 ans pour juger d’un comportement cultural et œnologique).
-
Accompagnement technique renforcé : La recherche, conjointement avec les syndicats vignerons, déploie des outils : cartes des maturités, veille sanitaire, plateformes de mutualisation des données (exemple : Vigichamp, ODG Champagne, IFV).
-
Dialogue entre territoire et innovation : Les programmes d’expérimentation doivent s’inscrire dans les AOC tout en restant poreux à l’extérieur : l’avenir du vignoble se joue aussi dans la capacité à s’inspirer des voisins, à tester hors cadre pour préparer des dossiers réglementaires solides.
Matière à réflexion : préserver l’identité sans rester figé
En définitive, la littérature scientifique, les expérimentations collectives et l’observation quotidienne convergent : si le vignoble de Champagne veut conserver sa signature, il doit l’ancrer dans une dynamique d’adaptation sobre mais ouverte. Les chercheurs n’apportent pas de solution miracle : leur mission est d’ouvrir la voie, d’étayer, d’accompagner.
Entre prudence patrimoniale et audace agronomique, la Champagne a devant elle un chantier de fond. Le retour des cépages anciens, l’observation minutieuse des clones, l’intégration progressive des cépages résistants : autant de pistes, complémentaires plus que concurrentes, pour assurer au vin de Champagne un avenir fidèle à son passé sans renier la nécessité de se transformer.
Sources : CIVC, INRAE, IFV, INAO, Veuve Clicquot Innovation, Revue des Œnologues.