État des lieux : entre politiques publiques et pressions du terrain

Les règles entourant l’emploi des produits phytosanitaires dans les vignes champenoises évoluent chaque année, au gré des textes européens et des décisions nationales. Face à l’accélération des restrictions, le sujet divise, bouscule et oblige, dans chaque chai, chaque équipe technique, à la révision régulière des pratiques.

En 2009, on comptait plus de 1 500 substances actives autorisées en France, tous usages agricoles confondus. Dès 2024, le nombre de matières actives disponibles pour la vigne est tombé sous la barre des 350, selon la Note de l’IFV datée d’avril 2024. Ce chiffre masque une réalité encore plus crue : rares sont désormais les familles chimiques où subsistent des alternatives robustes à la résistance, à la fois efficaces et pérennes, contre le mildiou et l’oïdium.

Quels phytosanitaires restent autorisés sur vigne en Champagne ?

En Champagne, la liste des produits autorisés est encadrée par l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) délivrée par l’ANSES. Le Comité Champagne résume les substances disponibles dans un tableau régulièrement mis à jour (Champagne.fr, juin 2024). On distingue :

  • Produits de synthèse : ils voient leur nombre diminuer chaque année. Le folpel, la cyazofamide, le boscalide, la pyraclostrobine ou encore la fluxapyroxad subsistent, mais avec des restrictions accrues. Par exemple, la cyazofamide (anti-mildiou) est limitée à 1,5 kg/ha/an de substance active, avec un maximum de 2 applications par campagne.
  • Couverts autorisés en bio et conventionnel : cuivre (oxychlorure, hydroxyde), soufre (poussière, mouillable) sont toujours présents. Pour le cuivre, le seuil reste fixé à 4 kg/ha/an en moyenne sur 7 ans (règlement UE 2018/1981).
  • Slimicides et anti-botrytis spécifiques : l’iprodione est définitivement interdit, mais la fenhexamide et le pyriméthanil trouvent encore une place, souvent en programmes rotatifs limités à 1 ou 2 passages par campagne, selon la pression.
  • Insecticides : le phosmet, longtemps controversé, a été retiré en août 2022. Les interventions restent aujourd’hui marginales, souvent cantonnées à la lutte contre les cicadelles vectrices de la flavescence dorée : acétamipride (0,3 kg/ha/an) sous stricte limitation et du confinement du biotope.

Ces autorisations évoluent au fil des années, avec des dérogations parfois plusieurs fois amendées. Le cas du mancozèbe (supprimé en 2021) et des SDHI (sous observation étroite pour possibles restrictions à venir dès 2025) l’illustre parfaitement.

Réglementations et conditions d’application : quelles contraintes ?

La réglementation française découle du plan Écophyto lancé en 2008, visant à réduire de 50% l’usage des phytosanitaires. Les conditions d’emploi en Champagne sont particulièrement contraignantes :

  • Distance de non-traitement (ZNT) : variable selon la toxicité, de 5 à 20 mètres pour les points d’eau, voire plus si demande communale. Les ZNT “viticoles” font l’objet de nombreuses négociations avec les riverains.
  • Protection de l’applicateur : port d’équipements de protection, respect strict du délai de rentrée (généralement 24 h pour les interventions à la bouillie bordelaise ou aux SDHI).
  • Limites d’usage par saison : nombre d’applications plafonné, cumuls annuels contrôlés (exemple : 6 passages au cuivre maximum sur 3 semaines, seuil liché par teneur en cuivre du sol).
  • Obligation d’enregistrement : toutes les interventions doivent être consignées sur un registre phytosanitaire, contrôlable à tout moment.

Le bulletin de santé du végétal Grand Est, référence régionale, impose en outre l’adaptation des stratégies au contexte du millésime, autorisant certains traitements uniquement sous menace avérée de pathogènes (mildiou, black-rot...).

Focus sur les alternatives, leviers agronomiques et réduction des IFT

Baisse globale des usages : état des lieux chiffré

L’Indice de Fréquence de Traitements (IFT) en Champagne est passé de 17 en 2008 à 11,8 en 2022 (Syndicat Général des Vignerons). La diminution s’accélère ces dernières années, mobilisant un large arsenal de solutions alternatives :

  • Biocontrôle : Bacillus subtilis (ex Serenade®), Trichoderma, laminarine (ex- Iodus 3D®), et phosphonates (pour les vignes non pensées bio), bien que leur efficacité en situation de forte pression soit parfois inégale.
  • Protection physique : filets anti-insectes, confusion sexuelle contre les vers de la grappe, introduction d’auxiliaires de lutte biologique.
  • Gestion culturale et prophylaxie : effeuillage précoce, tonte des tournières, bandes enherbées, limitation du croisement de souches sensibles (ex: Pinot Meunier fragilisé sur sols lourds).

Produits en sursis, restrictions marquantes de 2023-2024

Plusieurs molécules historiques sont désormais en situation transitoire, sous avis d’experts au niveau européen :

  • SDHI (inhibiteurs de la succinate déshydrogénase : fluxapyroxad, boscalide), dont l’usage sur oïdium et mildiou reste autorisé mais sous réduction potentielle d’utilisation pour cause de risques écotoxicologiques grandissants (EFSA, 2022).
  • Pyraclostrobine, Azoxystrobine, Trifloxystrobine : ces strobilurines font face à l’accroissement de souches résistantes de mildiou et voient leur intérêt technique diminuer malgré l’absence d’interdiction immédiate.
  • Insecticides néonicotinoïdes : interdits depuis 2018, les insecticides du type thiaclopride et acétamipride sont dans le viseur et ne seront probablement plus utilisables sous peu, même sur dérogation de lutte raisonnée.

Un quotidien sous tension : arbitrer, documenter, anticiper

La gestion du risque “maladie” change de nature : là où l’on raisonnait en termes de « programme de traitements », il s’agit de plus en plus d’arbitrage fin et de gestion des imprévus. La météo capricieuse, les épisodes d’orage et de chaleur extrême poussent à reconsidérer chaque acte technique.

Des outils comme VITINET (Outil de Suivi Épidémiologique Champenois, piloté par l’IFV et le Comité Champagne) jouent désormais un rôle intégré, permettant un suivi en temps réel de la pression maladie et la cartographie fine des besoins de traitement, sur le modèle de la lutte pilotée. Les stratégies « zéro rattrapage », qui imposaient jusqu’à récemment plusieurs « préventifs » systématiques même en l’absence de symptômes, sont désormais en recul.

Le témoignage d’un technicien du CIVC lors du millésime 2021 (année particulièrement sévère pour le mildiou, conduisant à une perte moyenne de 30% du rendement champenois) met l’accent sur l’indispensable réactivité des équipes : « Sur certains secteurs, l’adaptation quotidienne des protocoles a sauvé une partie de la récolte, là où le traitement “carnet de marche” classique aurait échoué ». (source : Lettre technique du Comité Champagne, septembre 2021)

Ce que le paysage réglementaire annonce pour demain

L’avenir réglementaire des intrants phytosanitaires se dessine vers toujours plus de restrictions, notamment sous l’impulsion du Green Deal européen et du projet Farm to Fork, qui vise sur la décennie à abaisser de 50% le recours aux intrants chimiques d’ici 2030. La Champagne est surveillée de près de par son exposition médiatique et la densité de son vignoble, mais le phénomène touche toute la filière.

La pression sociétale, la montée de la consom’action, l’obligation de « partage de la donnée » autour de l’usage des substances, replacent le vigneron comme gestionnaire de risques, responsable vis-à-vis du vivant et de son voisinage. S’investir dans la réduction des phytos, documenter ses usages, expérimenter les alternatives (biocontrôle, gestion prophylactique renforcée) n’offre pas que des réponses : cela donne aussi des moyens d’agir, d’argumenter, le moment venu, pour défendre une viticulture d’équilibres.

La Champagne, soumise à l’intensité de ses défis climatiques comme de ses exigences qualitatives, continue de rechercher des marges de manœuvre là où il en reste : par l’échange de pratiques, la mutualisation d’outils, la prophétie modeste du terrain – celle qui sait que toute application doit pouvoir s’expliquer, aujourd’hui comme demain.

Sources principales

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