Observer, comprendre, accueillir : pourquoi prêter attention aux auxiliaires ?
L’histoire du vignoble champenois est celle d’un équilibre subtil entre la plante, son sol et un cortège d’êtres vivants trop souvent relégués au statut de figurants. Pourtant, chaque carré de vigne vivant héberge des milliers d’insectes. Parmi eux, une poignée seulement se classe dans la colonne des “ravageurs” ; beaucoup d’autres sont des alliés précieux, acteurs silencieux d’une viticulture en quête de résilience.
Avec l’évolution de la réglementation et l’abandon progressif des insecticides à large spectre (en 2023, 83% du vignoble champenois était engagé sous un label environnemental), la valeur du “service écosystémique” rendu par les auxiliaires n’a jamais été aussi palpable. Entre réduction de la pression des maladies et maintien des équilibres naturels, leur place redevient centrale dans les réflexions agronomiques.
Qui sont ces auxiliaires ? Construction d’une typologie pour la Champagne
Un auxiliaire, dans le langage courant des vignerons, désigne tout insecte (ou arthropode) contribuant à limiter, de près ou de loin, le développement des ravageurs. Selon l’INRAE (INRAE, 2021), la Champagne héberge plus de 900 espèces différentes d’insectes recensées dans le contexte viticole, dont seulement une minorité d’espèces sont étudiées pour leur rôle d’auxiliaires.
Les groupes majeurs que l’on retrouve communément sont :
- Les prédateurs généralistes : coccinelles, chrysopes, araignées, staphylins, carabes.
- Les parasitoïdes : micro-guêpes du genre , .
- Les pollinisateurs (mais à impact indirect sur les ravageurs).
- Les décomposeurs (plus rares dans la fonction de lutte directe, mais capitaux pour la structure du sol).
Coccinelles : le “classique” indémodable des vignes champenoises
Quand on évoque les auxiliaires, l’image d’une coccinelle posée sur une feuille de vigne vient presque automatiquement en tête. Deux espèces dominent dans le vignoble : Coccinella septempunctata (la coccinelle à sept points, autochtone) et Harmonia axyridis (“coccinelle asiatique”, introduite dans les années 90). La première, redoutable consommatrice de pucerons, peut dévorer jusqu’à 100 pucerons par jour à l’état larvaire (source ITAB).
- Cycle de vie : Actives du printemps à l’automne, les adultes hivernent dans les abris naturels puis pondent sur le revers des feuilles dès les premiers foyers de pucerons détectés.
- Spécificité : Les coccinelles indigènes se régulent mieux naturellement que les invasives, mais leur présence fluctue fortement selon la structure paysagère (haies, jachères fleuries) et le niveau d’intrants phytosanitaires.
- Limite : Les populations de coccinelles indigènes ont baissé de 30 à 70% dans certains secteurs depuis vingt ans (source : Observatoire Agricole de la Biodiversité, 2022).
Le maintien de haies et de bandes fleuries, la réduction des traitements insecticides, ainsi que l’arrêt du travail systématique du sol sur l’interrang contribuent à leur retour. Mais la compétition avec H. axyridis (plus agressive, capable de consommer les œufs des autochtones) demeure un point de vigilance.
Chrysopes : alliées discrètes de la lutte biologique
Moins spectaculaires dans l’imaginaire collectif, les chrysopes ( principalement) méritent qu’on s’y attarde. On les surnomme parfois “lions des pucerons”. Une seule larve peut absorber plus de 200 pucerons, mais cible aussi les acariens et cochenilles. Elles sont sensibles aux insecticides, mais tolèrent mieux les fongicides et certains produits homologués en bio.
Leur présence est régulièrement notée lors de suivis de parcelles en conversion biologique : entre 2017 et 2022, leur abondance moyenne a augmenté de 28% sur les sites engagés en confusion sexuelle (relevés CIVC/INRAE). Outre leur pouvoir de régulation, les chrysopes pondent leurs œufs au bout de fins filaments verts, véritables indicateurs d’absence de traitements trop précoces au printemps.
Syrphes : intermédiaires entre pollinisation et prédation
On croise souvent des syrphes volants au-dessus des interrangs fleuris en juin. Les adultes, proches des mouches par la morphologie, se nourrissent de nectar et de pollen, contribuant à la pollinisation des couverts végétaux. Mais ce sont leurs larves qui nous intéressent : elles ont un régime exclusivement carnivore, particulièrement friand de pucerons.
- Efficacité : Une larve de syrphe peut consommer jusqu’à 400 pucerons du stade L1 à L4 (source : Verret et al., Revue d’Entomologie, 2018).
- Particularité : Contrairement à la coccinelle, le syrphe adapte sa fécondité aux ressources disponibles : les populations explosent localement lors d’infestations importantes.
- Fragilité : Extrêmement sensibles à l’absence de fleurs locales – pourvoyeurs de nectar – et aux traitements précoces.
Carabes et staphylins : les auxiliaires de la litière
Au ras du sol, dans les premiers centimètres d’humus, s’activent les carabes () et staphylins (). Ce sont des prédateurs généralistes, souvent nocturnes, qui s’attaquent aussi bien aux larves de vers blancs qu’aux œufs et aux jeunes chenilles d’eudémis ou de cochylis, les vers des grappes.
Selon une étude menée par l’INRA de Colmar (2019), une densité supérieure à 15 carabes/m dans les parcelles sans labor peut réduire de 14 à 22% les premiers dégâts de tordeuses sur grappes. Leur présence est corrélée à :
- La non-utilisation d’herbicides de pré-levée.
- L’enherbement permanent d’un rang sur deux.
- La diversité structurelle du sol (litière organique, microrelief).
Guêpes parasitoïdes : la microfaune invisible mais déterminante
Leur action passe inaperçue à l’œil nu, mais leur importance est documentée dès les années 1970 : micro-guêpes (, , ) capables de pondre dans les œufs de tordeuses ou à l’intérieur de pucerons. Après parasitisme, un seul individu peut théoriquement interrompre jusqu’à 40 cycles de reproduction de ravageurs sur une saison.
En Champagne, leur efficacité est accrue dans les paysages morcelés, ponctués de haies champêtres et de friches : la densité de Trichogrammes est multipliée par 2 dans les vignobles présentant au moins 10% de surfaces semi-naturelles à moins de 100 m des ceps (source : PROVIGNE 2022). C’est aussi le principe des lâchers commerciaux de Trichogrammes contre les tordeuses, mais leur succès dépend alors du timing (ponctuel, au moment de la ponte) et de la compatibilité avec les pratiques fitosanitaires.
La mosaïque des facteurs agissant sur la diversité des auxiliaires
Aucun auxiliaire ne fait le travail seul. La dynamique des populations dépend d’une série d’arbitrages agronomiques :
- Structure du paysage et bandes fleuries: Plus la vigne s’ouvre sur la mosaïque bocagère (haies, arbres, lisières), plus les pollinisateurs et prédateurs trouvent refuge et nourriture (étude Observatoire Agricole de la Biodiversité, 2022).
- Gestion de l’enherbement : Un enherbement maîtrisé favorise la présence d’insectes “ressource” (pollens, proies alternatives pour les prédateurs).
- Calendrier des interventions phyto : Les manipulations au printemps impactent bien plus la biodiversité que celles réalisées tardivement (IFV Champagne, 2022).
- Couverture du sol et absence de travail profond : Indispensable pour maintenir carabes, staphylins et microfaune prédatrice.
À titre d’exemple, une expérimentation menée dans la Marne entre 2018 et 2021 (projet DEPHY ECOPHYTO) a démontré que la simple installation de bandes fleuries entre les rangs pouvait multiplier par 3 l’abondance des syrphes et de chrysopes, tandis que le nombre d’interventions insecticides diminuait de 35% sur les parcelles concernées, sans augmentation des pertes (Ministère de l’Agriculture).
Quels ravageurs sont ciblés par les auxiliaires et dans quelle mesure ?
La Champagne est confrontée à plusieurs bioagresseurs phares : pucerons des feuilles (), tordeuses de la grappe (, ), cochenilles, acariens (notamment ), et cicadelles vectrices de la flavescence dorée.
| Ravageur ciblé |
Auxiliaires impliqués |
Efficacité démontrée |
| Pucerons |
Coccinelles, chrysopes, syrphes, Aphidius |
Diminution de 60% des attaques sur jeunes pousses en présence abondante (source ITAB) |
| Tordeuse de la grappe |
Trichogrammes, carabes, staphylins |
Jusqu’à 30% de grappes non touchées là où les auxiliaires s’installent durablement (PROVIGNE) |
| Cochenilles |
Chrysopes, coccinelles |
Effet surtout significatif sur les attaques faibles à modérées |
| Acariens |
Coccinelles, acariens prédateurs (non-insectes) |
Stabilisation en l’absence d’insecticides non sélectifs |
Vers une nouvelle logique d’accompagnement : pistes concrètes pour les vignerons
L’observation, le diagnostic, la patience : ce sont les outils premiers pour juger de la santé biologique d’une parcelle de Champagne. Nombre de collègues regrettent la difficulté à chiffrer un “bilan auxiliaires” : les fluctuations d’une année à l’autre sont immenses, indexées sur la météo, le voisinage, voire la topographie de la parcelle.
Quelques leviers néanmoins, éprouvés localement, se dessinent :
- Implantation de bandes fleuries multiessences (trèfle, sainfoin, lotier, phacélie) sur 2m tous les 10 rangs : apport de nourriture et de refuges.
- Réduction progressive du nombre d’interventions insecticides lors de printemps peu favorables aux pucerons ou tordeuses.
- Entretien de haies variées indigènes : aubépines, prunelliers, sureau, qui hébergent des populations d’auxiliaires tout au long de l’année.
- Suivi participatif avec des outils comme les placettes OAB ou les comptages piégeage chromatique.
Les retours de terrain montrent qu’investir, même modestement, dans ces infrastructures du vivant permet non seulement une baisse de la pression phytosanitaire, mais aussi une réduction des coûts à terme, sans perte évidente de rendement. La logique “du tout chimique” laisse place à une gestion dynamique, faite d’observation, d’adaptations, et d’acceptation de certains seuils de dégâts.
Éclairages et perspectives pour la Champagne viticole
Intégrer pleinement la question des auxiliaires dans la conduite du vignoble, ce n’est pas revenir à un passé idéalisé, ni renoncer aux outils modernes de protection intégrée. C’est réapprendre à composer avec ce que la parcelle offre, à ajuster la densité de traitement à la vitalité biologique observée, et à réhabiliter cette part de hasard joyeux qu’apportent insectes et araignées.
L’expérimentation, l’échange, la documentation des observations collectives restent aujourd’hui les moyens les plus efficaces de progresser sur la question. Car la force de la Champagne réside aussi dans la diversité de ses pratiques, à la recherche de nouveaux équilibres entre rentabilité, expression du terroir, et préservation du vivant. Les auxiliaires pourraient bien, dans les années à venir, s’imposer définitivement comme partenaires à part entière du vigneron champenois.